La polaire a été inventée pour imiter la laine. Soixante ans plus tard, nous avons refait le chemin dans l'autre sens : deux pièces en laine de brebis des Pyrénées, filée et transformée en France.
C'est une histoire de vocabulaire autant que de vêtement. Le mot que nous employons tous les hivers — polaire — vient de l'anglais polar fleece. Et fleece, en anglais, veut dire toison.
Fleece veut dire toison
Commençons par le mot, puisque c'est lui qui a tout brouillé.
En anglais, fleece désigne d'abord la toison d'un mouton : la laine telle qu'elle sort de l'animal, d'un seul tenant, avant lavage et avant filature. C'est le mot de la Toison d'or, the Golden Fleece, que Jason est allé chercher en Colchide. Un mot ancien, pastoral, qui n'a rien de technique.
Au début des années 1980, ce mot a changé de propriétaire. Il désigne désormais, pour la plupart des anglophones, un tissu de polyester. Le vêtement a pris le nom exact de ce qu'il imitait.
Le français, lui, n'a gardé qu'une moitié de l'expression. Nous disons « une polaire », du latin polaris, relatif aux pôles : le froid, pas la toison. Nous avons retenu la performance et laissé tomber la matière. C'est assez révélateur de ce que nous attendions de cette pièce.
1979, Massachusetts : l'invention d'une imitation
La polaire naît dans une usine textile du Massachusetts. Malden Mills met au point en 1979, avec Patagonia, un tricot de polyester gratté sur ses deux faces. La marque PolarFleece est déposée le 6 octobre 1981.
Le cahier des charges tient en une phrase : faire ce que la laine faisait déjà - tenir chaud -mais en plus léger, en plus sec, en moins cher. L'objectif n'était pas de dépasser la laine en noblesse. Il était de la remplacer.
Personne ne s'en cachait, d'ailleurs. Le nom donné par Patagonia à sa version était Synchilla, contraction de « synthétique » et de « chinchilla », un type de lainage. Une imitation revendiquée, jusque dans le nom.

L'ancêtre direct est synthétique lui aussi. Dès 1961, Helly Hansen développait avec Norwegian Fiber Pile Inc. le Fiberpile, destiné aux pêcheurs des mers scandinaves, qui en avaient assez des lainages gorgés d'eau. La polaire n'a donc pas remplacé un vide : elle a remplacé la laine, et elle l'a fait vite.
Le directeur de Malden Mills, Aaron Feuerstein, n'a pas breveté le procédé. Décision rare, et décisive : en quelques années, tout le monde a pu en produire. La polaire est devenue l'une des pièces les plus répandues de la planète.
« Laine polaire » : l'expression de trop
Il y a un détail que peu de gens remarquent, et il dit beaucoup.
Nous disons couramment « laine polaire ». Un pull en laine polaire, une veste en laine polaire. L'expression est si installée qu'elle figure sur des étiquettes. Elle est pourtant fautive, et les terminologues l'ont écartée pour cette raison : elle décrit avec le vocabulaire d'une fibre naturelle un tissu qui ne l'est pas.
Autrement dit, le français a fait la même chose que l'anglais, par un autre chemin. L'anglais a donné à du polyester le nom de la toison. Le français lui a ajouté le mot laine, par habitude, pour décrire quelque chose qui n'en contient souvent pas un gramme.
Une matière qui a besoin d'emprunter le vocabulaire d'une autre pour se faire comprendre pose une question simple : pourquoi ne pas revenir à celle d'origine ?
Une brebis se tond chaque printemps
Une brebis se tond chaque printemps. C'est une nécessité pour elle, pas une production de plus. La seule question est de savoir ce qu'on fait de la toison. Pendant longtemps, en France, la réponse a été : pas grand-chose.
Dans les Pyrénées-Atlantiques, les troupeaux sont élevés pour leur lait - celui qui donne l'Ossau-Iraty. Ils montent en estive au début de l'été et redescendent en septembre. La laine n'est pas la raison d'être de ces élevages : elle en est le co-produit, et la tonte a lieu de toute façon.

Le problème n'a jamais été la qualité de cette laine, mais son débouché. La chaîne qui va du pré au fil - lavage, cardage, filature - s'est largement défaite en Europe au fil du vingtième siècle. Sans transformation locale, une toison ne vaut plus rien. Notre partenaire, Traille estime que plus de 1 000 tonnes de laine sont jetées chaque année dans le Sud-Ouest, faute de preneur.
C'est exactement le point où nous avons voulu intervenir.
Le projet Traille
Transformer en France la toison de brebis élevées en France. Une filière courte, une fibre vierge, et un débouché pour une matière qui en manquait.
Traille s'est installé dans les Pyrénées-Atlantiques, au cœur du pastoralisme basco-béarnais, avec une idée simple : reconstituer sur place la chaîne qui manquait. La laine que nous utilisons en vient. Elle est vierge, c'est-à-dire qu'elle n'a jamais été filée ni teinte auparavant, et elle est transformée en France.

La matière s'appelle le sherpa de laine. Des fibres de laine peignée sont fixées sur une base tricotée, puis l'ensemble est travaillé pour lui donner son gonflant. Le procédé est emprunté à la fabrication de la fausse fourrure — l'ironie est complète : il a fallu la technique de l'imitation pour revenir à l'original.
Ce que cela change, concrètement : la distance entre l'élevage et la filature, la traçabilité de la fibre, et le fait qu'une toison trouve preneur plutôt que de rester sans usage.
Ce que cela ne change pas : la polaire en laine est plus lourde qu'une polaire synthétique, et elle sèche moins vite. Ce sont les deux raisons pour lesquelles le polyester l'a emporté. Nous les assumons, parce que ce ne sont pas des vêtements d'expédition.
La polaire à col zippé écrue
Une coupe droite, des manches raglan, un col monté haut. Le zip fait tout le travail : ouvert sur un tee-shirt, elle se porte comme un sweat ; remonté jusqu'en haut, elle devient une pièce d'extérieur et suffit à une mi-saison.
Le raglan n'est pas un détail de confection. C'est lui qui donne cette aisance à l'épaule et qui autorise une épaisseur pareille sans que la pièce devienne rigide. Une emmanchure montée aurait fait un vêtement plus construit, et moins facile.
Les finitions vert forêt au col, aux poignets et au bas du corps dessinent le vêtement et l'empêchent de flotter. C'est le genre de détail qu'on ne remarque qu'une fois la pièce sur soi.
Laine vierge transformée en France par Traille, coupée et montée par notre atelier partenaire au Portugal. Thermorégulante, respirante, sans plastique.
Le gilet sans manches
Celui-là ne cherche pas à remplacer un manteau. Il se glisse entre les deux : sur une chemise en novembre, sous une veste en janvier. Le vestiaire masculin a longtemps traité le gilet comme une pièce utilitaire. Il mérite mieux.
Zip à double curseur, pour ouvrir par le bas et laisser respirer le tombé. Patte de serrage boutonnée en bas de corps, pour resserrer ou laisser aller. Boutons effet corne, finitions en velours chocolat au col, aux poignets et à l'ourlet. Le velours contre la laine : c'est là que se joue l'écart entre une polaire et ce gilet.
Le sans-manches est la pièce la plus sous-estimée de l'automne. Il règle le problème que personne ne formule : avoir chaud au corps et pouvoir garder sa veste par-dessus.
Même laine, même filière, même atelier portugais. Le zip, lui, vient d'Italie.
Porter, et garder
La laine ne sent pas, s'aère plus qu'elle ne se lave, et vieillit mieux qu'elle ne s'use. Deux pièces à garder plus de dix ans, pas deux hivers.
Trois façons de porter la polaire à col zippé :
- Col ouvert sur un tee-shirt blanc et un pantalon de laine. La version la plus simple, et la meilleure.
- Col fermé, sous une veste droite ou un manteau. Elle remplace le pull et la doublure d'un seul coup.
- Sur une chemise à col boutonné, le col de chemise sorti. Plus habillé qu'il n'y paraît.
L'entretien tient en trois gestes : aérer plutôt que laver, laver à froid sur programme laine quand c'est nécessaire, sécher à plat. Pas de sèche-linge, pas d'assouplissant.
Un dernier point, rarement dit : une polaire en laine ne relâche pas de microplastiques au lavage. Le lavage des textiles synthétiques, lui, libère des microfibres qui finissent dans les eaux usées. Ce n'est pas un argument décisif à lui seul. C'est une différence réelle.

Questions fréquentes
Une polaire est-elle en laine ? Non. Une polaire classique est un tricot de polyester gratté, mis au point à la fin des années 1970. L'expression « laine polaire », très répandue, est un abus de langage : elle décrit un tissu synthétique avec le vocabulaire d'une fibre naturelle.
Quelle différence entre une polaire synthétique et une polaire en laine ? La synthétique est plus légère et sèche plus vite. La laine est thermorégulante, respirante, elle ne retient pas les odeurs, existe déjà et ne libère pas de microplastiques au lavage.
Que veut dire fleece en anglais ? La toison d'un mouton, d'abord. Puis, depuis le début des années 1980, le tissu synthétique qui l'imite. Le français n'a retenu que la seconde moitié de l'expression polar fleece.
D'où vient la laine de ces deux pièces ? De brebis élevées dans les Pyrénées-Atlantiques, dans le cadre du pastoralisme basco-béarnais. La laine est vierge, transformée en France par Traille, et les pièces sont confectionnées au Portugal et en Ukraine
Comment entretenir une polaire en laine ? Aérer plutôt que laver. Lavage à froid sur programme laine lorsque c'est nécessaire, séchage à plat, pas de sèche-linge ni d'assouplissant.



